Les hommes de sucre
 
Du nord de l'Inde au Mexique, en passant par la Syrie, l'Egypte ou la Sicile, le voyageur attentif peut découvrir un monde fragile et méconnu de statues et de figurines de sucre. D'une blancheur immaculée ou au contraire très colorées, elles ont en commun la fugacité de leur vie : apparues sur les marchés quelques jours ou quelques heures avant la fête, elles disparaissent généralement le jour même dans les estomacs.

C'est une descente dans nos entrailles, là où cet art se digère depuis des siècles, un questionnement de notre imaginaire collectif à travers près de 200 objets qui sont autant d'exemples de ce que des artisans et des artistes contemporains ont projeté au fil des siècles sur cette matière splendide.

Mille ans de figuration en sucre

Le sucre est né il y a près de 3000 ans, quelque part dans la vallée de l'Indus où les perses découvrent un étrange roseau au suc aussi doux que le miel et dont ils font cet « or blanc » si prisé en occident. Les objets façonnés en sucre apparaissent également très tôt, probablement en Mésopotamie où l'on trouve des traces très anciennes d'association d'images comestibles à des fêtes liturgiques. Les premiers moules destinés aux sucreries, cités dans un livre de cuisine du 9 ème siècle à Bagdad, sont en forme de seins, de poissons, d'oiseaux...

L'Europe, jusque là sucrée au miel, découvre cette « épice » précieuse au moment des croisades et développe à partir du 13 ème siècle un art somptuaire et festif qui ne dure que l'espace d'un banquet. Ainsi d'étonnantes architectures et jardins en sucre, peuplés de personnages et d'animaux étranges, décorent les tables des princes, des rois et des papes et offrent aux monarques de cette époque le miroir de leur vision du monde.

Puis au 19 ème siècle, succède une ère faite de figurines et de représentations proches de celles que nous connaissons aujourd'hui. Devenu bon marché, le sucre perd sa valeur d'exception et la bourgeoisie européenne, en quête de promotion sociale, se montre quelque peu réticente à inscrire ses rêves dans l'éphémère. Le sucre s'associe désormais aux fêtes populaires, celles de la vie privée (baptême, mariage, enterrement) et de la vie sociale (foires et grandes fêtes religieuses...). Et c'est dans ce domaine comme dans celui réputé modeste du jouet et de la confiserie pour enfants que s'exprime alors une créativité populaire chargée de poésie, d'humour et de tendresse.

C'est le cas des artisans mexicains, égyptiens ou encore siciliens chez qui le sucre est le média privilégié de l'expression d'un imaginaire collectif, d'un rapport ironique à la mort comme d'un rapport symbolique à la fête.

C'est aussi le cas des artistes plasticiens qui aujourd'hui travaillent ce matériau comestible en Europe et aux Etats-Unis tout en enrichissant la fonction primordiale de ces représentations sucrées.

Voyages d'aujourd'hui

L'Egypte

En Egypte, les premiers moules à motifs connus datent de Ramses III, douze siècles avant JC. Ils servaient probablement à la fabrication des offrandes pour le culte.

Avec les sucreries du Mouled an-Nabi, l'Egypte moderne perpétue une tradition emblématique des festivités de l'anniversaire du prophète Mahomet.

Ce jour-là, les enfants reçoivent des sucreries en forme de poupée, cavaliers, chameaux, mosquées, bateaux... L'Egypte semble utiliser cet art devenu modeste pour pérenniser des images – théoriquement interdites par leur religion – issues d'une culture méditerranéenne classique qu'ils revendiquent aussi.

 

 

Le Mexique

Le Mexique pratique cet art éphémère et fragile depuis le 17 ème siècle selon un savoir-faire prestigieux venu d'Europe. Durant la période du « Dia de muertos » (jour des morts), fête annuelle importée par les conquistadors espagnols et tissée à la trame complexe des rituels anciens, les mexicains déposent un étalage d'offrandes comestibles sur des autels de fête élevés à la mémoire des morts : dans le contexte de ces pratiques funéraires, ces objets apportent le réconfort de la douceur, celle propre au sucre : Vierge de Guadalupe, « calaveras » (crânes) sur lesquels les vendeurs écrivent en sucre liquide et à la demande le nom du destinataire, « Alfeniques » (animaux en sucre blanc), jouets, rivalisent de couleurs et de brillance pour mieux affirmer le triomphe de la vie.

 

 

La Sicile

La tradition sicilienne crédite le sucre, comme au Mexique, du pouvoir d'adoucir l'amertume du deuil et de transformer cette défaite en fête. La Toussaint est l'occasion en Sicile d'offrir aux enfants – de la part des morts – de magnifiques paniers de fruits en pâte d'amande et des « puppi » en sucre coloré. Vendues au poids sur les étals des marchands, ces sculptures populaires ont des parois aussi minces que possible pour rester bon marché. Les cavaliers et les danseuses, thèmes favoris depuis des générations, y côtoient bien souvent des personnages de Walt Disney ou des héros de dessins animés japonais.

 

La Syrie

La Syrie est à l'origine d'une production spécifique de cages à oiseaux de différentes tailles, d'oiseaux et de figures en sucre fabriqués pour les jours de fête. L'histoire rapporte qu'au Xème siècle à Bagdad, des convives furent émerveillés par un arbre couvert de feuilles d'or et d'argent, de fruits en pierres précieuses, et d'oiseaux d'argent et d'or qui sifflaient et bougeaient au gré de la brise. Un peu plus de dix siècles plus tard, ces cages à oiseaux qui viennent du Moyen Orient ne comportent plus aucun mécanisme, mais garde un peu de ce pouvoir d'émerveiller.

L'Europe

Après avoir quitté les ateliers des sculpteurs célèbres il y a deux siècles, le sucre aujourd'hui « démocratisé » redevient occasionnellement un matériau pour les artistes contemporains qui participe d'un mouvement apparu il y a trente ans, le « Eat art ». Les matériaux comestibles et notamment le sucre leur permet d'aller à la découverte de nouvelles sensations tout en désacralisant la matière même de l'œuvre. En 1978, Dorothée Selz réalise une œuvre singulière et ludique intitulée Le temps des gares et représentant un paysage imaginaire en sucre, traversé par des rails et des trains électriques en miniature. Joachim Mogarra, quant à lui, s'empare du sucre pour y sculpter des temples mystérieux qu'il photographie dans une ambiance lumineuse et vaporeuse.(idée de voyage imaginaire)

Pour le public au cours de cette exposition...

  • Une approche gourmande de l'artiste Boris Tissot
  • Un atelier Workshop animé par un artisan sucrier égyptien .
  • Un atelier de sucre soufflé

offriront aux visiteurs et aux artistes qui souhaitent expérimenter ces techniques une approche contemporaine de la création autour du sucre.

 
 
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